Le Prince de Manerbe
Au Moyen-Age, il existait une seigneurie de Manerbe puis, au XVIIe siècle, un château fut construit et enfin, au XIXe siècle, un prince s’y installa! Ce-dernier, très généreux, a laissé de nombreuses traces de son passage dans la commune, notamment en finançant deux constructions indispensables : la mairie et l’école.
Au Moyen-Age, Manerbe était un grand fief qui s’étendait sur quatre paroisses : Manerbe, Le Pré d’Auge, Grandouet et Cambremer. La famille de Borel posséda pendant plus de trois siècles cette seigneurie, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Malgré l’importance de ce territoire, il n’existait pas deforteresse ou de château-fort. Au début du XVIIe siècle, un château en briques et pierres en forme de fer à cheval est construit à proximité de l’église du village par la famille de Borel. Des douves furent également creusées pour le protéger. En 1669, deux bâtiments de communs sont ajoutés. Cette date est connue par une inscription gravée dans le linteau d’un bâtiment.
En 1833, le comte Jacques Bertrand François de Baglion de la Dufferie fait l’acquisition du château. Il fait raser l’ancien château et en fait construire un autre à la place. Le style est classique avec un pavillon central en légère saillie. En 1860, le comte met en vente son château et c’est à présent un prince qui va en devenir propriétaire : le prince Michel-Vlangali Handjéri.
Pourquoi ce prince d’origine grecque appartenant à une noble famille installée à Constantinople s’est- il retrouvé propriétaire d’un château dans le Pays d’Auge ?
En 1821, sa famille fut obligée de fuir l’Empire ottoman. Le prince Alexandre Handjéri, informé qu’on allait l’arrêter, s’échappa avec sa famille, et trouva un asile auprès de l’ambassadeur de Russie. Le Prince Michel, né à Tiflis en 1833, fut élevé par son grand-père, le prince Alexandre. Il vint en France pour la première fois en 1850 et obtint l’autorisation de suivre des cours à l’école polytechnique. Il se lia d’amitié avec l’ancien ministre François Guizot. Ce-dernier résidait la plupart du temps au Val-Richer, l’ancienne abbaye cistercienne située à quelques kilomètres de Manerbe. C’est donc grâce à Guizot que le Prince Handjéri a connaissance de la mise en vente du château de Manerbe qu’il décida d’acheter en 1860.
Michel Handjéri va bien entendu faire en sorte que le château devienne une résidence agréable et va notamment prendre soin de ses jardins. On peut découvrir dans un compte-rendu de visite de la Société d’Horticulture de Lisieux datant de 1892, la description du parc et de l’excellent travail du jardinier Achille Saillard : « La cour d’honneur, avec ses arbres plusieurs fois centenaires, ses sources d’eaux vives, ses larges bassins, a un aspect tout à fait particulier et attrayant. Le jardin de style français, dans le goût de Le Nôtre, a grande allure. […] Au centre, un bassin avec un triton lançant l’eau de sa conque. »
Dés son arrivée à Manerbe, le Prince Handjéri remarqua qu’il n’existait aucune société de bienfaisance pour venir en aide aux plus pauvres. Il décida donc d’y remédier en accueillant les malheureux au château. Il s’intéressa également à l’éducation des enfants de la commune et, deux mois après son installation, il pressa la municipalité de construire une nouvelle école en avançant une partie du montant des travaux. La première pierre de cette école est posée par le Prince Handjéri le 23 octobre 1862 comme l’atteste la plaque scellée sur la façade du logement.
A partir de 1865 et jusqu’en 1911, Michel Handjéri va faire partie du Conseil Municipal de Manerbe. Cependant cette position était quelque peu « illégale » puisqu’il ne disposait pas de la nationalité française. Lors de son enterrement, le sous-préfet de Pont-l’Evêque, tiendra alors ce discours :
« En 1865, le Prince est élu conseiller municipal de Manerbe. Ce mandat, toujours renouvelé depuis, est la chose la plus attendrissante que j’aie connue dans la carrière administrative. On dit que l’humanité est jalouse, qu’elle dénigre, qu’elle trahit ! Autour de cette élection, comme une affectueuse conspiration, le silence se fit. L’administration fut dupée avec une inlassable patience. Quelle consécration ! Manerbe fit Français le Prince Handjéri en pensant qu’un homme si bon ne pouvait pas rester un étranger. »
Le Prince Handjéri rendit d’innombrables services à sa commune en subventionnant ses missions principales : entretien des chemins, des bâtiments communaux, assistance publique. Avant la création d’un bureau de bienfaisance, il disait : « le Bureau de bienfaisance c’est moi ! ». A son décès en 1911,
il lègue même la somme de 4000 francs pour la construction d’une nouvelle mairie et d’un bureau de Poste attenant. Le bâtiment fut inauguré le 12 octobre 1913 en présence de la famille Handjéri et du ministre du travail Henry Chéron.
Maud Thielens.
Extrait de l’article publié dans la revue « Le Pays d’Auge », sept./oct. 2018.
https://www.lepaysdauge.org



